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  © Haroutiun Khachatrian, Manifestations des partisans de Ter-Pétrossian, Place de la Liberté, Erevan
 
 
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Arménie: l’état d’urgence est déclaré après de violents affrontements
Article paru dans l'édition du 04/03/2008


Par Haroutiun KHACHATRIAN  à Erevan

Traduit en français par Lili DI PUPPO et Nicolas LANDRU

Le premier ministre arménien Serge Sarkissian a été officiellement déclaré vainqueur des élections présidentielles du 19 février 2008. Son principal adversaire, le premier président de l’Arménie indépendante Lévon Ter-Pétrossian, a essayé la semaine dernière de mobiliser un mouvement populaire afin d’annuler ces résultats qu’il considère biaisés. Il réussissait à rassembler plusieurs dizaine de milliers de manifestants dans le cœur d’Erevan. Samedi dernier, le 1er mars, de violents affrontements ont eu lieu entre la police et les manifestants, au cours desquels vraisemblablement 8 personnes ont perdu la vie. L’état d’urgence a été déclaré. Quelle sera l’issue de cette crise politique ?



Dans la soirée du 24 février, la commission électorale centrale d’Arménie a officiellement déclaré les résultats finaux du scrutin présidentiel du 19 février. D’après ces derniers, l’actuel premier ministre et dirigeant du Parti Républicain au pouvoir, Serge Sarkissian, est arrivé devant ses huit adversaires et a été élu président de l’Arménie avec 52,8% des suffrages. Son adversaire principal, l’ancien président Lévon Ter-Pétrossian, a recueilli seulement 21,5% des voix et l’ancien président de l’assemblée nationale, le dirigeant du parti Orinats Yerkir (« le pays de la loi ») Arthur Baghdassarian est arrivé troisième avec 16.67%.

La mission officielle d’observateurs internationaux dirigée par l’Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe (OSCE) et le Bureau des Institutions Démocratiques et des Droits de l'Homme (ODIHR) a présenté son rapport sur les élections un jour après que les citoyens arméniens aient voté. Elle notait que les élections étaient « en général en accord » avec les critères de l’OSCE et du Conseil de l’Europe.

Le document a provoqué de vives réactions aussi bien en Arménie qu’à l’étranger. Le rapport note que des problèmes majeurs subsistent, tels que « l’absence d’une séparation claire entre Etat et parti, le manque de confiance publique dans le processus électoral et d’assurance d’un traitement équitable des candidats a l’élection. » En particulier, un candidat aurait reçu un traitement médiatique négatif – le document faisant référence à Ter-Pétrossian-, alors que le premier ministre Serge Sarkissian a conservé son poste pendant la campagne, une situation qui lui aurait procuré certains avantages.

Les autorités arméniennes s’appuient sur les déclarations de l’OSCE/ODHIR d’après lesquelles les élections étaient « en général en accord » avec les critères de l’OSCE et du Conseil de l’Europe et sur les félicitations de certains dirigeants étrangers adressées à Serge Sarkissian pour affirmer la validité du scrutin. En Arménie, certains observateurs et l’opposition ont toutefois dénoncé un certain nombre d’irrégularités pendant la campagne électorale, notant l’usage des ressources administratives par les autorités et leurs tentatives d’empêcher les activités de Ter-Pétrossian, en particulier en limitant sa présence médiatique.

Des irrégularités dans le processus de vote et de décompte des voix ont également été dénoncées, comme par exemple l’achat de voix ou d’intimidation d’électeurs. Le nombre exact des votes enregistrés est également contesté. L’opposition a déclaré que le nombre de voix pour Sarkissian (officiellement 843 000 environ) a été gonflé d’au moins 500 000, sans toutefois pouvoir avancer des preuves à l’appui.

Manifestations dans le centre de Erevan

Ter-Pétrossian conteste les résultats des élections. Derrière leur optimisme de façade, les autorités arméniennes apparaissaient anxieuses la semaine dernière, alors qu’une part importante de la population semble prête à apporter son soutien à Ter-Pétrossian. Ce dernier a basé sa campagne avant tout sur la promesse de démanteler « la pyramide de corruption » dans le pays. Il n’a pas évité la confrontation avec les autorités, apparaissant ainsi défier leur emprise étroite sur le pouvoir.

Le 20 février déjà, après l'annonce des résultats préliminaires, il s’était autoproclamé vainqueur des élections et avait organisé une série de manifestations et de marches dans le centre d’Erevan. D’après certains observateurs, le nombre de participants à ces actions a atteint parfois les 70-80.000 personnes. En moyenne, 20.000 personnes étaient présentes sur la place de la Liberté près de l’Opéra la semaine passée et au moins 5.000 personnes sont restées pendant la nuit dans des tentes. La présence en permanence de ce grand nombre de personnes avait apparemment découragé la police d’intervenir et de bloquer la place dans un premier temps.

N’ayant pas de base légale pour interdire les manifestations actuelles sur la place de la Liberté, les autorités ont commencé la semaine dernière a augmenter leurs pressions sur les activistes du mouvement. Le vice procureur général, Gagik Djhangirian, a été arrêté sous le soupçon de posséder une arme illégale, peu de temps après avoir déclaré son soutien à Ter-Pétrossian.

Le nombre de supporters de l’ancien président n’a pas faibli la semaine dernière, et le rassemblement permanent, ressemblant parfois à une fête, a continué pendant plusieurs jours dans le centre d’Erevan. Le 26 février, plusieurs participants à une démonstration officielle de soutien à Serge Sarkissian se sont plus tard rendus sur la place de la Liberté pour y montrer leur soutien aux partisans de Ter-Pétrossian en jetant les drapeaux du parti républicain. L’opposition et certains observateurs ont déclaré que les soi-disant supporters de Sarkissian, par exemple des professeurs d’université et leurs étudiants, auraient subi des pressions des autorités pour participer à cette manifestation.

Violents affrontements

Samedi 1er mars, la situation changeait rapidement. A 7 heures du matin, la police encerclait les manifestants endormis sur la place de la liberté et dispersait le camp. Les autorités prétextaient avoir l’information selon laquelle les manifestants, pourtant jusqu’alors absolument non violents, avaient rassemblé des armes et préparaient des actions violentes. La police bloquait la place et Ter-Pétrossian était amené à sa résidence par les services de sécurité.

Plus tard, ses partisans se rassemblaient sur une autre place, à proximité de l’ambassade de France. Alors que l’ancien président n’avait pas la possibilité de rejoindre la manifestation (le service de gardes du corps déclarait que sa sécurité ne serait pas assurée), celle-ci devenait de plus en plus turbulente et agressive. Des provocateurs envoyés par les autorités auraient contribué à aggraver la situation.

Finalement, des affrontements éclataient entre les manifestants et la police. L’armée et les forces anti-émeute étaient déployées et à 22h, le président Robert Kotcharian publiait un décret imposant un Etat d’Urgence de 20 jours. Affrontements, tirs et actes de vandalismes se poursuivaient sur la place et particulièrement sur les rues adjacentes, alors qu’un défilé d’environ 15 000 personnes continuait à proximité de l’Ambassade de France.

Enfin, après 2heures du matin dimanche 2 mars, un message de Ter-Pétrossian était diffusé dans les rues, lequel appelait ses partisans à respecter les exigences de l’Etat d’Urgence et de cesser de manifester. Les gens quittaient la place. Plus de 130 personnes, civils et policiers, auraient été blessés, et 8 personnes dont un policier trouvaient la mort.

La loi d’urgence pose des restrictions à tout rassemblement et interdit la diffusion de toute information politique non autorisée par les autorités. Pour l’instant, aucune violation de ces exigences n’a été recensée et la situation est calme dans la capitale.

Quelle sera l’issue de cette crise politique? Ter-Pétrossian a déclaré qu’il agirait dans les limites de la loi et qu’il ne permettrait pas de violence ou de déstabilisation. « Il n’y aura pas de révolution », a-t-il déclaré dans une de ses interviews en novembre dernier. La seule action légale qui lui reste est donc de contester le résultat des élections devant les tribunaux.

Vendredi 29 février, Ter-Pétrossian a fait une requête officielle auprès de la cour constitutionnelle, la seule instance ayant le pouvoir de vérifier la légalité de l’élection et de la déclarer nulle. Un autre candidat a la présidence, Arthur Baghadassrian, a quant à lui effectué un surprenant volte face : alors qu’il était précédemment un radical détracteur du gouvernement, il vient de signer un accord de coalition avec Serge Sarkissian.

Le verdict de la cour constitutionnelle est attendu pour la fin de cette semaine. Son contenu, tout comme l’issue de la crise politique, est pour le moins incertain.



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